Se laver les pieds les uns aux autres (Jeudi Saint)

Jeudi Saint 2008 : Se laver les pieds les uns aux autres
Paroles du jour : Ex 12, 1-8; 11-14 - 1 Cor 11, 23-26 - Jn 13, 1-15

"Tu ne me laveras pas les pieds, jamais, Seigneur. Toi, me laver les pieds !"

Qu'est-ce qu'il lui prend, à Pierre, de refuser ce geste ? Comment aurions-nous réagi à sa place ?

N'oublions pas que nous sommes au début de la deuxième partie de l'évangile de Jean. La première partie est celle des signes, où Jésus a guéri des malades. Il a même ressuscité un mort, Lazare. Il a fait des choses merveilleuses. Et il faisait bon être aux côtés de " celui-là ". Ca rend puissant, d'être aux côtés de puissants !

Mais que celui-ci s'abaisse et, comme dit St Paul en Phil 2,7, qu'il prenne la condition d'esclave, et même, encore plus bas, du païen qui pouvait seul laver les pieds des juifs, c'est insupportable pour Pierre. Et encore plus insupportable de comprendre que lui aussi, il devra renoncer à la puissance s'il veut être disciple de Jésus.

Et Jésus insiste ! "Vous m'appelez maître et Seigneur, et vous faites bien, car je le suis .Si donc moi, il insiste, le maître et Seigneur je vous ai lavé les pieds, c'est pour que vous vous laviez les pieds les uns aux autres".

Jésus s'agenouille devant chacun de ses disciples parce qu'Il les a chacun reçus du Père.

Luc raconte, au chapitre 6, comment toute une nuit il a prié, et il a reçu chacun des disciples. Et en chacun des disciples il a vu la lumière de Dieu briller. Et devant ça, il s'est incliné : "Tu es un authentique fils de Dieu".

Et ce que le Père lui a dit au baptême, Jésus le dit à chacun de ses disciples. Par le lavement des pieds, c'est Dieu qui s'incline devant l'homme en lui disant : "c'est comme ça que je te veux, vivant et digne". Dieu s'incline devant la dignité de l'homme. Il n'utilise son pouvoir que pour servir la dignité de l'autre.

Et c'est une mort, ça, la veille de sa mort. C'est mourir à une certaine image du pouvoir, à un goût du pouvoir. Jésus scandalise beaucoup de monde en n'endossant pas le pouvoir qu'on voulait lui donner. Et quand il se met à annoncer, en Jean 6, l'Eucharistie ("il faut manger ma chair et boire mon sang pour avoir la vie éternelle"), ceux qui pensaient qu'ils suivaient un thaumaturge, quelqu'un qui fait des miracles, ceux-là n'ont pas compris qu'il parlait de donner sa vie.

Et remarquez que Jésus a lavé les pieds de ses disciples en plein milieu d'un repas. Au milieu du repas du Seigneur dont parle Paul dans la 2e lecture. Il n'y a pas de célébration d'Eucharistie dans l'évangile de Jean. C'est inutile puisque dès le chapitre 2 de Jean on a vu Jésus préparer le vin de l'Eucharistie, quand il a changé l'eau en vin. Et au chapitre 6 après avoir multiplié le pain, il a dit "moi je suis le pain de vie".On a le vin, on a le pain. On a l'Eucharistie, dans son sens profond : "Moi je me livre et je m'agenouille devant vous".

C'est à la lumière du lavement des pieds qu'il faut comprendre l'Eucharistie et Jean nous donne le récit le plus ancien qui nous soit parvenu de l'institution de l'Eucharistie, le premier où l'on nous raconte la transmission. "La tradition, dit Paul, que j'ai moi-même reçue du Seigneur".

Jésus prend le pain qui existe. Il ne fait pas de miracle, comme le lui demandait le Malin au désert. Il prend le pain des hommes et le transforme en son Corps. A Cana, il prend l'eau qui était là et la transforme en vin, puis en son sang. C'est vraiment le labeur de l'homme qui est repris, ce qu'est l'homme, son travail, ses espérances, ses souffrances. Le pain, c'est gagner son pain, c'est toute notre vie. Le vin c'est tout le bonheur de notre vie, puisque le vin c'est la joie et l'alliance.

"Mon corps, mon sang, pour vous, pour vous, pour vous…", mais après avoir rompu le pain. "Mon corps, rompu pour vous". Voilà l'amour extrême annoncé. Il s'agit de mourir par amour, il s'agit d'être capable d'aimer jusqu'à mourir. Il s'agit de nous agenouiller devant un petit et non de le regarder de haut, ce qui serait tellement plus facile !

Et Jésus meurt. Et il dit dans les deux cas, l'Eucharistie et le lavement des pieds " faites cela en mémoire de moi ". Nous les disciples de Jésus, nous avons à faire mémoire de cela. Mon corps, ce que je deviens par mon travail, par ma formation, par ma réflexion, par ma maturation, par mes passages à vide, par mes surgissements, par mes relations, mon corps, pour Toi, rompu… Faites ceci en mémoire de moi … Mon sang, toute ma vie versée pour Toi. Mon sang pour que les hommes soient en alliance entre eux et avec Dieu. Je donne mon sang pour cela. Faites ceci en mémoire de moi.

C'est un grand message que le Seigneur nous adresse. Mais il ne nous dit pas simplement "faites le", il nous donne les moyens de le faire. Il nous dit que pour y arriver "il faut me manger souvent. Il faut me boire beaucoup". Jésus continue à se livrer dans son mouvement Eucharistique, c'est à dire à rendre grâce au Père en se donnant aux hommes. Il veut vivre ce mouvement Eucharistique en chacune de nos vies.

Alors, il y a des soirs comme ce soir où des personnes disent oui à Dieu. Il y a des jours pour le "oui", pour le dire officiellement, solennellement, parce que cela a été préparé, mûri, discerné, réfléchi. C'est ça que je veux vivre, une consécration. Je veux permettre au Christ de s'emparer de toute ma chair. De ma mémoire, de mes talents, de mes joies, de mes peines, de mes espoirs, de mon histoire.

Son corps livré pour que plus personne n'échappe à l'amour de Dieu. Et Dieu ne peut livrer que la chair que nous voulons bien lui livrer. Donc, ce soir c'est un grand jour, parce que très concrètement l'Eucharistie déborde de cet autel vers vous, s'empare de votre chair et la ramène dans le Corps du Christ. Et il dit "faites ceci en mémoire de moi".

Le lavement des pieds que nous allons vivre ce soir aura aussi ce sens. En effet, tout à l'heure, c'est moi, en tant que prêtre, - signifiant Jésus -, et en tant que modérateur de la Communauté,- signifiant le responsable pastoral -, qui vais laver les pieds de mes frères et soeurs de Communauté. Qu'est-ce que cela veut dire, si ce n'est que ceux à qui je lave les pieds s'engagent eux-mêmes à se laver les pieds les uns aux autres. Une communauté où on se lave les pieds c'est une belle communauté. Et si en plus cette communauté lave les pieds de tous ceux qui viennent vers elle, alors c'est comme leur dire : "tu vaux que je m'agenouille devant toi et que je te lave les pieds, tu vaux ça. Ta dignité le vaut, et je te purifie, j'enlève la crasse qui empêche de voir la dignité…". A cause de cela, une telle communauté est une communauté de salut

Restons dans cette méditation, dans cette attitude de contemplation de ce grand signe que Jésus a posé : laver les pieds à l'autre c'est mourir pour lui. Et Jésus tient à ce que ça se sache, que tout homme vaut le coup qu'on meure pour lui. Voilà ce que dit Dieu, simplement : "Faites de même !", même si c'est moins simple de le mettre en oeuvre.

En ce qui me concerne, je ne célèbre jamais une Eucharistie comme la précédente. C'est toujours la première Eucharistie. je me sens de plus en plus absorbé dans l'Eucharistie, un peu comme de l'eau qui serait absorbée dans une éponge, et je le vis comme redoutable. Je me sens comme aspiré dans quelque chose qui me dépasse et je me mets à freiner sans même m'en rendre compte, tellement il y a quelque chose qui m'aspire. C'est ça que je vis aujourd'hui.

C'est juste pour vous dire que c'est ça qui risque d'arriver aux uns et aux autres si nous continuons d'aimer l'Eucharistie comme nous l'aimons, si nous continuons de la célébrer comme nous la célébrons.

De moins en moins l'Eucharistie va se passer en dehors de nous, de moins en moins elle se réduira à un rite. On ne va pas à la messe, on devient la chair de Dieu. Vous voyez la différence ? Devenir la chair de Dieu, c'est la plus grande joie qui puisse exister, et en même temps, si je vous dis que c'est redoutable je pense que vous ne me contredirez pas.

Que Jésus soit annoncé au monde, c'est notre plus grand désir, vous le savez. Eh bien, Jésus nous montre le chemin à partir de ce soir.


AMEN