Donner ce que nous n'avons pas

6 Janvier 2009 : Donner ce que nous n'avons pas
Paroles du jour : 1 Jn 4, 7-10 - Mc 6, 34-44

Merveilleuse pédagogie de Jésus pour nous expliquer comment répondre à ses commandements. C'est lui qui s'en occupe personnellement. Il ne se contente pas de dire : "Aimez-vous les uns les autres", il ajoute : "… comme je vous ai aimés". Regardons donc comment fait Jésus. Le commandement de l'amour, tout le monde le connaît, mais il est quasiment impossible à vivre, tellement il est au-delà de notre amour. Dans l'évangile de ce jour, nous avons peut-être, avec la multiplication des pains, une réponse à notre " comment aimer ? ". Jésus est dans une situation où il est dépassé : 5 000 hommes à nourrir dans un endroit désertique ! Il donne pourtant l'ordre de nourrir cette foule. " Donnez-leur vous-mêmes à manger ". Ils répliquent qu'ils n'ont pas ce qu'il faut, ce qui est vrai. La fin de l'histoire, vous la connaissez : non seulement tout le monde a mangé à sa faim, mais il reste douze paniers pleins, beaucoup plus qu'il n'en fallait. Alors que s'est-il passé entre les deux ? En nous demandant d'aimer, Jésus nous demande de donner ce que nous n'avons pas. C'est ça la clé : "Donnez-leur vous-mêmes à manger… " " Mais ! On n'a pas ce qu'il faut... " "Alors c'est bien. Maintenant, on peut commencer".



Donner ce que nous n'avons pas. Y a t-il chose plus difficile pour nous que de buter sur nos limites et sur nos impuissances ? Nous supportons très mal, d'être mis en échec, d'être acculés à nos limites, de ne pas pouvoir répondre à tout, tout de suite, parfaitement. "Donnez-leur vous mêmes à manger" : or nous n'avons pas assez d'argent, et même si on travaillait 200 journées, on n'aurait pas le salaire nécessaire pour nourrir toute cette foule. Nous n'avons pas assez ... La première réponse au commandement de l'amour, c'est de reconnaître humblement que nous n'avons pas ce qu'il faut. Nous n'avons pas de quoi nourrir le besoin d'amour de l'autre. Et tant que nous croyons que nous avons, alors nous sommes encore des petits enfants immatures dans la foi, nous faisons encore partie de ceux qui croient que la générosité, même appelée sainte, suffit. On ne peut pas dire que les disciples n'aient pas été généreux. Regardez comment ils se sont généreusement mis à la suite de Jésus. Ils ont tout quitté pour être avec lui, ils ne le lâchent pas d'une semelle. Et pourtant, là, ils n'ont pas ce qu'il faut... Même leur générosité ne suffit plus.

L'autre attitude, c'est de partir de ce qu'il y a, ici quelques pains et deux poissons. Ce n'est pas le fait qu'il y ait cinq pains et deux poissons qui compte, mais de se mettre en disponibilité pour donner. Avant la question de Jésus, ils ne se sont pas demandé : "Qu'avons-nous ? De quoi disposons-nous ? ", mais ils ont regardé ce qu'ils n'ont pas pour en conclure qu'ils n'ont rien à mettre en œuvre. Attention ! C'est bien de commencer par reconnaître ce qu'on n'a pas, mais à condition de se mettre ensuite en attitude de donner quand même, de fouiller les fonds de tiroir, de vider ses poches. On se trouve là dans l'attitude de la pauvre veuve qui a mis sa petite pièce dans le tronc du temple et que Jésus loue parce qu'elle a sacrifié son 'nécessaire', alors que les autres mettaient des sommes importantes mais venant de leur 'superflu'. Dans l'Ancien Testament il y a aussi une figure célèbre, la veuve de Sarepta, qui donne ce qui lui reste en disant au prophète : "Eh bien, après ça, mon fils et moi, il ne nous restera plus qu'à nous coucher et à mourir !". C'est bien connu : quand on n'a pas grand chose, on garde jalousement ce qu'on a, de peur de n'avoir plus rien et de mourir.

Les deux attitudes sont proches. Il s'agit d'une part de donner ce qu'on n'a pas et d'autre part de faire l'offrande du peu que l'on a. Sans cela le don de Dieu ne peut pas passer.

La troisième attitude, c'est l'attitude de la foi. Nous avons foi en Jésus, Jésus a foi dans son Père. Nous pouvons prendre exemple et puiser dans l'attitude de foi de Jésus. Celle de Jésus qui, devant le tombeau de Lazare, crie d'une voix forte "Sors de là !", après avoir prié ainsi : "Père, je sais que tu m'exauces toujours". Imaginons la scène. Lazare est toujours dans son tombeau, il pue déjà. C'est dans le texte. Mais Jésus se comporte comme si sa prière était déjà entendue, accueillie, exaucée ! La foi de Jésus ! Ici il ordonne aux gens de s'asseoir afin de manger, alors qu'il n'y a toujours rien dans les assiettes ! Il existe des exemples célèbres de saints qui ont pu vivre cela. Pensons à Don Bosco et ses châtaignes, bien sûr, mais il y a bien d'autres exemples, moins connus. Voici donc qu'il les fait asseoir sur l'herbe verte … dans le désert ! Jésus actualise le psaume 23. Les "prés d'herbe verte sur lesquels nous nous reposons", ce sont ceux de la Providence divine. Le Seigneur est le Berger. Il est saisi de pitié parce ces milliers de gens sont comme des brebis sans berger. Alors il les fait asseoir. Il pose là un acte de foi dans la bonté de son Père pour cette foule. Le pas de foi suivant, c'est la bénédiction de son Père, la glorification du nom de Dieu. Avant tout, comme pour la résurrection de Lazare, Jésus veut être complètement à son Père.

Dans le désert, devant 5000 hommes, Jésus célèbre la messe. Les mots qui sont utilisés sont ceux de l'Eucharistie. Il est dans la même attitude qu'au moment de la dernière cène : il prend le pain, lève les yeux au ciel, prononce la bénédiction, rompt le pain et le donne. N'est-ce pas l'Eucharistie pour la vie du monde, pour le salut des hommes, l'Eucharistie pour que les gens soient nourris. Ce pain rompu annonce déjà son corps rompu, la véritable nourriture. Et il le donne aux disciples pour qu'ils le distribuent. Voici la clé ! Aux disciples, il donne de donner. La source du don, c'est en Jésus qu'elle est, t le contenu du don, c'est Jésus lui-même. Ce que nous donnons, nous le recevons. Et si nous ne recevons rien, nous n'avons rien à donner.

"Tous mangèrent à leur faim". Ce qui nourrit la faim essentielle du monde, ce n'est pas la chair, c'est l'Esprit. Voilà pourquoi le Père cherche des adorateurs en Esprit et en Vérité. L'Esprit, ce n'est pas du vent, ce sont des chairs, bien humaines, remplies d'Esprit, des chairs " pneumatiques " pour parler comme St Paul. C'est ça qui nourrit. Des chairs livrées, voilà ce qui nourrit. Et quand on donne cela, alors tout le monde mange à sa faim. Il y en a même trop, parce qu'on n'est plus dans la mesure humaine, on est dans la mesure sans mesure de Dieu. La pitié de Jésus pour les foules, c'est la compassion pour le monde que nous devons avoir et demander toujours plus, parce que c'est le moteur principal de toute notre action de service et d'évangélisation du monde. La compassion pour le monde, ce n'est pas juste avoir les entrailles retournées et, ensuite, faire des projets. La compassion pour le monde nous oblige à nous jeter à genoux devant la source, la source du don, la source de l'amour. À recevoir en nous l'amour dont nous sommes aimés, à faire et à refaire l'expérience de l'amour de Dieu pour nous, l'expérience de son salut, l'expérience de sa consolation et de sa guérison, l'expérience de son encouragement, que ce soit par la lecture de la parole de Dieu, par l'Eucharistie, par la pratique de l'amour fraternel tous les jours renouvelé, par les moments, qui nous coûtent, où nous passons par la croix de Jésus, les moments de réconciliation, notamment. Tout cela ce sont des moments où nous nous nourrissons, ce sont des formes de nourriture. Nous recevons cette nourriture de Dieu lui-même. Alors nous pouvons donner gratuitement ce que nous avons reçu gratuitement.

Maintenant nous comprenons mieux la parole de Jean, écrite bien plus tard : "Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres puisque l'amour vient de Dieu".
AMEN