La fatigue, lieu de conversion

10 Décembre 2008 : La fatigue, lieu de Conversion
Paroles du jour : Isaïe 40, 25-31 - Matthieu 11, 28-30

Encore une fois, la Parole vient nous chercher dans une expérience humaine que nous faisons tous, celle d'être fatigué.

Comme toujours, l'homme, la chair, sont très ingénieux pour tout justifier par un "c'est normal parce que... Tu as beaucoup travaillé. C'est normal, tu es fatigué !" Quand on a dit cela, c'est terminé. La parole de Dieu n'a plus rien à nous dire puisque l'on a déjà la réponse : c'est normal, parce que...

Un jour, lors de mon premier mandat de Modérateur, j'ai dit à une Sœur qui était supérieure générale d'une Congrégation et qui avait plus d'expérience que moi : "Je suis fatigué. C'est lourd à porter d'être pasteur". Alors, elle m'a répondu : "Il y a porter et porter…". Cela m'a un peu énervé. Elle aurait au moins pu accueillir ma plainte auprès d'une aînée ! Mais elle me dit : "Il y a porter et… porter". Aujourd'hui, je comprends mieux : Il y a porter et porter.

Les jeunes gens se fatiguent, dit le prophète. Au début, on y va ! Il y a un mouvement, un enthousiasme, on fonce. Mais après, on n'arrive pas à tenir la durée, on prend trop d'engagements, on n'arrive plus à suivre. On se fatigue et on se lasse.

La fatigue de lassitude, c'est que non seulement on est fatigué de l'effort que l'on a fourni, mais on est fatigué d'avoir à fournir un effort. On est fatigué, non de travailler, mais d'avoir à travailler ! La lassitude, c'est déjà un peu la démission intérieure. On n'aime plus ce que l'on fait. Parce que l'on est un peu écoeuré. Les athlètes, par exemple, ont le résultat de leurs efforts : plus haut, plus loin, plus vite… jusqu'à l'effondrement.

Pour ceux qui mettent leur espoir, leur espérance, leur confiance dans le Seigneur, c'est tout autre chose. Ils trouvent des forces nouvelles. Il ne s'agit plus de trouver des forces dans l'effort que je fournis moi-même, dans mon enthousiasme et dans ma générosité de jeune. Ce n'est pas mauvais en soi, mais cela s'use très vite et cela a une fin. Mais si je dis : "il y a un au-delà de moi, qui est ma confiance dans le Seigneur", alors je trouve des forces nouvelles, et qui se renouvellent, je cours sans me lasser, j'avance sans me fatiguer. Il y a porter et porter...

Mais Jésus va plus loin : " Vous qui peinez sous le poids du fardeau ". Il est très conscient que nous peinons sous le poids du fardeau. Et le fardeau, ce n'est pas forcément la maladie, ce n'est pas forcément la blessure. Le fardeau, c'est ce que j'ai à porter, ce que je dois porter et qui pèse lourd et me fait peiner. "Vous qui peinez, moi, je vous procure le repos".

Attention ! Jésus ne dit pas que c'est lui qui porte notre fardeau ! Non seulement il ne fait pas cela, mais il rajoute quelque chose à notre fardeau : "Prenez sur vous mon joug" !

Vous avez déjà vu un joug ? C'est une pièce de bois énorme et lourde, c'est épouvantable ! Et puis, cela se pose sur la nuque. Ce qui veut dire qu'on baisse la tête. Redresser la tête, c'est la position de l'orgueil, baisser la tête, c'est l'humilité. Jésus dit : "Moi je suis doux et humble de cœur".

En prenant sur moi " son joug ", j'accepte l'aide d'un autre, j'accepte de me "con-juguer" avec un autre. Avec un joug, on se "con-jugue". Le joug nous conjugue à Jésus, nous fait devenir disciples. Il y a deux bœufs, il y a moi et Jésus. En disant "Je suis doux et humble de cœur", Jésus baisse la tête, s'incline devant son Père. "Mon Père est plus grand que moi. Les mots que je dis, je les reçois de lui. Les actes que je pose, c'est lui qui les pose, qui me dit comment aller, comment venir, comment partir, comment m'arrêter, comment demeurer… Je ne fais rien sans mon Père".

Quand on est conjugué avec Jésus, on est conjugué au Père par Jésus. Jésus donne toujours à ses disciples comme modèle la relation filiale qu'il a avec son Père. Le disciple est avec Jésus, comme le Fils est avec le Père. Cela revient constamment dans les Evangiles. Par exemple, Saint Jean qui a sa tête contre la poitrine de Jésus, a la même position que le Fils dans le Prologue de Jean, qui est "dans le sein du Père". Dans le repos du Père, mais en même temps dans l'agir du Père.

Le fardeau que nous avons à tirer, ce sera la charrue. Cela ne donne pas la même fatigue (ou même pas de fatigue du tout, nous dit Isaïe) si on la tire avec Jésus. Mais si nous la tirons avec notre générosité, notre enthousiasme, notre entraînement, notre savoir faire, tout cela aura une fin, jusqu'à la lassitude, voire, pour l'athlète, jusqu'à l'effondrement.

Cela doit nous faire réfléchir. Ne nous contentons jamais des réponses faciles quand nous nous plaignons de la fatigue. Du style : "c'est normal, parce que…" Il y a fatigue et fatigue, comme il y a porter et porter. Il y a des fatigues qui nous écoeurent, des fatigues qui nous vident, des fatigues qui nous rendent tristes ; il y a des fatigues qui donnent de l'amertume, qui conduisent à la revendication, il y a des fatigues qui conduisent à la jalousie, à la comparaison; il y a des fatigues qui coupent des autres.

Et il y a des fatigues saines : la fatigue du bûcheron qui revient de la forêt, qui a abattu cinquante sapins et qui le soir est complètement 'crevé', et tellement heureux d'avoir fait ce qu'il a fait.

La fatigue est un lieu de conversion formidable. Un indicateur de conversion. Oui, un indicateur de conversion qui me permet de tester où j'en suis de ma conjugalité avec Jésus. Où j'en suis de ma relation filiale au Père. Où j'en suis de ma relation de disciple à Jésus. Comment je porte.

Celui qui met son espoir dans ses efforts, dans sa maîtrise, dans son entraînement, dans son enthousiasme, en attend légitimement des résultats et alors la fatigue s'accompagne souvent de la déception. De la déception de moi-même si le résultat n'est pas celui que j'espérais; ou de la déception des autres qui n'ont pas reçu mon effort : "J'ai tellement fait pour toi et, c'est tout ce que tu me dis !" Cela, c'est ce que produit le fait de puiser en soi, dans ses propres forces.

Celui qui puise dans le Seigneur offre un effort libre de toute attente. C'est le Seigneur qui attend. Ce n'est pas moi qui attends à la place du Seigneur. C'est le Seigneur qui attend un résultat. Et si le résultat ne donne rien, ce n'est pas notre affaire. C'est celle du Seigneur. C'est libre.

Si nous comprenons la puissance de conversion qui est dans cet abandon, nos fatigues deviendront des occasions inouïes de grandir dans la radicalité évangélique, dans la suite du Christ.

AMEN